Crackers & Histoire

 

par florence guernalec

La mémoire coloniale
L'Histoire amputée
publiÉ le 18 DECEMBRE 2005
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En pleine crise des banlieues et proclamation de l'état d'urgence, la loi du 23 février 2005 relative aux Français rapatriés refait surface. Le Parti socialiste n'a pas obtenu l'abrogation de l'article 4 qui stipule que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. » La polémique enfle et provoque moult débats où l'on confond à dessein la colonisation et le fait colonial. Il faut pourtant distinguer ce qui est de l'ordre de la morale de ce qui relève de la réalité. La colonisation est par essence condamnable au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes - quels que soient le pays colonisé et colonisateur, l'époque, sa durée ou les formes que prend cette colonisation. Cette question morale n'appelle pas de débat et il n'y a rien à discuter. En revanche, le fait colonial, parce qu'il appartient à la réalité, doit être étudié. Ce n'est pas parce que la colonisation est condamnable, que toutes les composantes et la complexité du fait colonial doivent être occultés pour laisser la place à un cours de morale. Il y a eu évidemment des aspects positifs et des aspects négatifs dans le fait colonial, tous les Historiens sérieux le reconnaissent. On peut même dire que des colonisés ont bien vécu grâce à la présence française sur leur sol tandis que d'autres sont morts à cause de cette « occupation ». Les « indigènes de la République » comme ils s'appellent eux-mêmes, oublient que lors du référendum du 28 septembre 1958, la Guinée fut le seul pays de toute l'Afrique francophone à rejeter la proposition du général de Gaulle sur l'intégration des colonies de l'AOF* au sein de la Communauté française. Les Africains trouvaient à cette époque quelques avantages à garder des liens étroits avec la France. Parler des aspects positifs de la colonisation, n'enlève rien à son aspect immoral et criminel.

Le débat lancé sur la colonisation française renvoie principalement à l'Histoire du XXe siècle et encore à une petite partie de cette Histoire. Or l'Histoire est un tout qui commence au « big bang » et court jusqu'à aujourd'hui. L'Histoire ne se découpe pas en tranches, l'Histoire ne se sélectionne pas selon ses (res)sentiments et ses colères. Les personnes issues des anciennes colonies françaises, ne retiennent des traites négrières que celles pratiquées par la France. La loi du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité, dite « Loi Taubira » du nom de la députée de Guyanne à l'origine du texte, ne reconnaît que « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes ». A l'instar de la loi du 23 février 2005 sur les aspects positifs de la colonisation, la Loi Taubira précise dans son article 2 que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent ». Or, dans son livre « Les traites négrières, essai d'histoire globale », l'historien Olivier Petré-Grenouilleau parle aussi de la traite orientale et interafricaine pratiquée par les musulmans et les Noirs. Un jury composé d'historiens tels que René Rémond, Pierre Vidal-Naquet et Marc Ferro, a remis en 2005, le prix du livre d'Histoire du Sénat à Olivier Pétré-Grenouilleau. Depuis, l'Historien est assigné en justice par le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais pour « contestation de crime contre l’humanité » sous le prétexte qu'il refuse de considérer l'esclavage comme un génocide à l'instar de la Shoah.

L'offensive des « indigènes de la République » a deux buts : le premier, en ne retenant qu'une partie de l'Histoire, ils laissent penser qu'il y a de mauvais peuples (les blancs) et de bon peuples, victimes des premiers (les Noirs et les Arabes). Il ne s'agit pas seulement d'un contresens historique mais d'un révisionnisme pur et dur. La réalité, c'est que les pays les plus puissants ont toujours mené une politique expansionniste, cela n'a rien à voir avec leur couleur de peau ou leur religion mais cela tient uniquement à leur avance technologique, leur puissance économique et militaire. Le second but des « indigènes de la République » est d'occulter tout ce qui s'est passé dans leur pays d'origine depuis l'indépendance il y a plus de quarante ans, une manière de reporter leurs propres échecs sur la colonisation. Si le continent africain était aussi prospère que le continent asiatique, personne ne ferait remonter à la surface des bribes d'Histoire.

S'il n'appartient pas aux parlementaires de dire l'Histoire et si les Historiens dont c'est le métier, sont mieux placés pour faire toute la lumière sur le passé, il ne faut pas pour autant laisser une poignée d'Hommes nous dicter l'Histoire : les Historiens sont comme tout le monde, ils sont influencés par l'idéologie dominante de leur époque et ne disent pas forcément la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Dans ce domaine comme dans tous les autres, les dissidents sont traînés dans la boue et c'est encore et toujours la pensée unique qui triomphe. Nous ne devons jamais oublier que l'Histoire est une matière vivante, les Historiens sont d'ailleurs les premiers à réécrire l'Histoire : leur travail est capital si c'est pour mieux se rapprocher de la réalité et dangereux si c'est pour s'en éloigner.

florence guernalec

 

* AOF : Afrique occidentale française

 

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