« La France vit au-dessus de ses moyens » avait déclaré Thierry Breton lors de sa conférence de presse du 21 juin dernier. Le ministre des Finances avait alors expliqué que la quasi-totalité de l'impôt sur le revenu payé par les Français servait à payer les intérêts de la dette. Son discours de vérité semblait préparer une politique de rigueur et des économies budgétaires. Or le projet de loi de finances 2006 présenté par le même Thierry Breton ne restreint pas le train de vie de l'Etat, bien au contraire : l’Assemblée a voté un déficit public de plus de 46,5 milliards d'euros, l'Etat cigale dépense 20% de plus que ses recettes, de sorte que l'automne arrivé il vit à crédit. La dette de la France devrait atteindre les 1200 milliards l'année prochaine, plus de 2000 milliards en réalité si l’on prend en compte les engagements pris par l’Etat pour les retraites des fonctionnaires, soit 130% du PIB environ contre 20% en 1980. Au fond, ce budget 2006 est dans la continuité des autres : il n'y a pas de maîtrise des dépenses publiques, il y a une aggravation de l'endettement de la France et il n'y a même pas de baisse des prélèvements obligatoires. Le 17 novembre dernier, l'agence américaine de notation financière Standard & Poor's a adressé un avertissement aux pouvoirs publics : le pays est si endetté que « la République française tend vers le bas de la catégorie AAA ». En vérité, le dérapage ne date pas d'aujourd'hui : pas une Assemblée n’a voté un budget équilibré depuis 1978, et les dettes se sont accumulées au fil des ans sans que cela n’émeuve les politiques et les Français.
« Il faudra dire et redire que notre classe politique doit être tenue pour responsable de l'état lamentable de la France. Par sa petitesse, par sa cécité, par ses mensonges, par sa lâcheté. Elle n'a jamais fait la pédagogie d'un monde nouveau, croyant et laissant croire qu'on pouvait s'en protéger, couper aux efforts, préserver le statu quo et les "acquis". Cette politique de défausse porte un nom depuis vingt ans : le ni-ni. Ni libéralisme, ni socialisme » écrit Eric Le Boucher dans son livre "Economiquement incorrect"*. Si la France est tombée aussi bas, c’est parce qu'il sera toujours plus facile pour le pouvoir de poursuivre une politique qui a échoué plutôt que de changer de direction et de mener une action qui donne des résultats : il en va en effet de la carrière des hommes au pouvoir et de leur idéologie de pacotille. Côté ressources humaines, un changement de cap obligerait d’abord la classe politique à faire son autocritique. Il est totalement inconcevable que toute une génération d’hommes politiques s’autolicencie. D’un point de vue idéologique, un changement de cap impliquerait de remettre en cause le mythe de l’Etat providence qui assure une sécurité sociale à tous, protège les Français des dangers de la mondialisation et crée des emplois. Cela reviendrait à minimiser le rôle de l’Etat et donc de nos élites dans le développement économique et le progrès social du pays. Pire, cela reviendrait à donner le beau rôle aux entreprises et à l’économie de marché. La classe politique ne peut pas chanter les louanges du libéralisme simplement parce qu’elle n’a eu de cesse de le critiquer et de se faire l’apôtre du ni-ni. La carrière d’un homme politique passe par la promotion de l’Etat et de ses élites, autrement dit de lui-même. Sa survie passe par le mensonge sur les faits et statistiques économiques. Avant que Nicolas Sarkozy ne menace de faire passer le « modèle français » par-dessus bord et ne parle des expériences réussies à l’étranger en matière d’emploi, de croissance ou de réforme de l’Etat, la classe politique française expliquait aux électeurs qu’il n’existait pas de meilleur système économique et social que le nôtre et que partout ailleurs, la situation était bien pire…
Les Français portent aussi une lourde responsabilité dans la situation économique et financière actuelle. La génération du baby boom a perdu le sens des réalités : elle a grandi pendant les trente glorieuses et s’est imaginée que l’augmentation continue de son pouvoir d’achat était un acquis qui n’était pas lié aux performances économiques de la France. Elle a refusé de voir que la crise économique des années 70 était une réalité, et non un mensonge inventé par la droite pour faire payer les pauvres. Une majorité d'entre eux a cru et voulu croire les belles paroles de la gauche en 1981 : le Parti socialiste leur promettait de "raser gratis" quand une droite austère lui parlait "rigueur budgétaire", ces électeurs-là n'ont pas imaginé un seul instant que la mariée était trop belle et que le message distillé par la droite était plus réaliste et crédible. Très vite, les électeurs de Mitterrand vont déchanter et s'apercevoir que la gauche aussi leur parle de « rigueur ». Aux législatives de 1986, les électeurs donnent la victoire à la droite. Tout semble rentrer dans l'ordre et la parenthèse socialiste semble définitivement fermée. 1988, les Français reviennent à Mitterrand sans que celui-ci ait réellement besoin de faire campagne et de proposer un projet ! Les électeurs lui donnent même une majorité (relative) à l'Assemblée. Les Français ont rejeté la politique alors libérale du Premier ministre Chirac, une politique qui favorisée par un retour de la croissance au niveau international, commençait pourtant à porter ses fruits. 1993 ressemble à un remake de 1986 mais en plus violent : la gauche est balayée aux législatives. On pense qu'enfin, les Français ont compris et vont redevenir des citoyens sérieux et responsables. Encore raté. Les grèves de décembre 1995 marquent un nouveau rendez-vous manqué avec l’Histoire : quelques dizaines de milliers de grévistes et de manifestants, la SNCF et la RATP en tête, s’opposent à une réforme de la Sécurité sociale. Ils n’ont pas seulement bloqué la France pendant plusieurs semaines mais ils ont signé l'arrêt de mort de toute réforme ambitieuse et radicale dont la France a cruellement besoin. Par démagogie, la gauche a soutenu le mouvement alors qu’elle savait parfaitement que sa position de courte vue allait coûter très cher à l’équipe France mais il était alors de bon ton de crier victoire après le recul du gouvernement Juppé. Après décembre 1995, les politiques de gauche et de droite seront dictées par la peur de cette poignée de Français inconséquents et égoïstes qui défendent leurs privilèges contre l’intérêt général. Les non-grévistes ne protestent pas et selon les sondages, les salariés du privé soutiennent même le mouvement ! « Les Français sont des veaux » disait le Général. Il n'avait pas tort.
florence guernalec
Source :
* "Economiquement incorrect" d'Eric Le Boucher, Grasset, octobre 2005