Crackers & International

 

PAR StÉphane ROssard

Les résultats des législatives en Allemagne
La crise européenne de la politique

publiÉ le 20 septembre 2005
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Les deux partis historiques allemands, la CDU et le SPD, ont subi un terrible revers. Cet échec traduit une crise durable de l’action politique qui est commune à de nombreux pays européens.

Au lendemain des résultats des élections législatives anticipées, le nom du futur Chancelier n'est pas connu. Il y a encore trois semaines, la CDU était pourtant donnée largement favorite dans les sondages, la droite a néanmoins vu fondre comme neige au soleil son avance dans les tout derniers jours de la campagne : résultat, le parti d’Angela Merkel ne devance que d’une très courte tête le SPD, le parti social-démocrate de Gerhard Schröder avec 225 sièges (35,2%) contre 222 (34,3%). L’élection dans une circonscription de Dresde le 2 octobre prochain, pourrait encore réduire l’écart entre les deux formations au Bundestag. Le Chancelier sortant a mis toute son énergie et usé de tout son charme pour convaincre les indécis de la nécessité de voter pour le SPD. Une stratégie à l’évidence gagnante. Conséquence de ce coude à coude : aucun des deux grands partis n’est en mesure d’assumer seul le pouvoir. Chacun doit se mettre en quête d’alliés du côté des petits partis tels les Verts ou le grand gagnant de ces élections, le Parti Libéral qui frôle les 10%.

Quels enseignements peut-on tirer de ces élections où les deux partis de gouvernement sont en recul ? La CDU et le SPD réalisent même leur plus mauvais score à des élections législatives depuis l’après-guerre. Ce résultat calamiteux reflète certainement le désenchantement des électeurs face à la dégradation lente mais continue de leurs conditions de vie. Le chômage en particulier qui touche 11% de la population active et près de 5 millions d’Allemands - le chiffre le plus élevé outre-Rhin depuis les années trente - contribue à cette désillusion. Les électeurs ne croient plus en la capacité des politiques d’apporter des solutions concrètes à leurs problèmes et d’améliorer leur quotidien. Le désenchantement vient également des promesses jamais tenues. Bref, les électeurs ne croient même plus à l’alternance, tout simplement parce que la crise dure, le chômage empire, la précarité gagne du terrain, l’insécurité progresse sous la CDU comme sous le SPD… D’où ce rejet des deux partis qui se partagent alternativement le pouvoir depuis la seconde guerre mondiale.

La CDU et le SPD vont cependant devoir mettre leur énergie en commun pour résoudre les problèmes de l’Allemagne d’aujourd’hui. Las de cette concurrence entre la gauche et la droite qui conduit souvent à la surenchère, les électeurs souhaitent à présent une « union sacrée », une trêve dans cette confrontation stérile, afin de sortir l’Allemagne au plus vite d’une crise dont ils ne voient pas la fin. A travers ces résultats, il faut y voir un appel lancé aux responsables politiques à travailler ensemble et à partager leurs idées. Un appel qui ne risque guère d’être entendu puisqu’aucun des deux leaders ne semble prêt à gouverner avec son adversaire politique, chacun ayant renvendiqué la victoire de son camp. Etant donné la complexité des négociations en vue de la composition du prochain gouvernement, la confusion au sommet de l’Etat devrait durer plusieurs semaines. C’est autant de temps de perdu à un moment où les électeurs exigent des réponses rapides à leurs attentes.

Nul dirigeant politique européen ne peut se réjouir de cette donne atypique en Allemagne. Ce malaise grandissant entre les politiques et les électeurs est un dénominateur commun à beaucoup de démocraties européennes. Preuve en est les désaveux cinglants subis par les élites en France et au Pays-Bas lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen qui résonnent comme autant de coups de semonce : les responsables politiques devraient prêter une plus grande attention à ces manifestations de rejet et ils devraient surtout ne pas considérer le vote des électeurs comme une simple « saute d’humeur passagère populaire » comme beaucoup croient ou essaient de s’en convaincre. Il s’agit d’un mal désormais endémique dont les racines remontent trente ans en arrière, au moment du premier choc pétrolier de 1973 : la crise conjoncturelle a entraîné une inflation à deux chiffres et a surtout caché une crise structurelle plus profonde liée au vieillissement du tissus industriel des pays riches. Les pays européens en subissent toujours le contrecoup, de façon plus ou moins violente. Les politiques paient aujourd’hui dans les urnes, leur incapacité à adapter leur pays à ces changements durables. Les votes sanctions se multiplient donc depuis plusieurs années. Au-delà de l’Allemagne, plusieurs pays ont vu la montée des extêmes : en 2000, l’extrême-droite autrichienne dirigée par Jörg Haider participe au gouvernement. En 2005, c’est au tour de l’extrême-droite norvégienne de faire une percée : le Parti du Progrès (FRP) obtient 20 % des voix (37 sièges) et est ainsi devenu la deuxième force politique du pays derrière les travaillistes (62 sièges) ! Sans parler de la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2002.

Le divorce entre les citoyens et les élus appelle une mobilisation des Etats membres de l’Union européenne (UE). En effet, l’Europe participe à cette crise car elle a semé la confusion dans les esprits des peuples qui ne parviennent pas à distinguer ce qui relève de la compétence des Etats et ce qui est du ressort de l’Union européenne. Cette confusion explique cette distance et méfiance vis-à-vis de la construction européenne. Toute l’Europe a besoin d’un débat afin d’éclairer les relations entre les Etats membres, de définir le partage des pouvoirs et donc les responsabilités respectives entre les Etats et l’UE. La crise est comme une bombe à retardement. Elle n’a pas encore explosé. Mais la mèche est bel et bien allumée. Qui saura être à la hauteur pour l'arrêter ? Qui saura ramener les démocraties européennes vers un mode de fonctionnement plus apaisé ? Il y a urgence à agir car à force de se répéter inlassablement, les convulsions électorales pourraient finir par terrasser nos démocraties.

StÉphane ROssard

 

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