Que la SNCF, la RATP ou EDF fassent grève, c’est normal cela fait partie de l’exception culturelle française, mais que des stagiaires fatigués de « stager » appellent à la grève au mois de novembre prochain, cela frise l’insolence. Et pourtant, certains ont franchi le pas et ont créé un site web pour rassembler les premiers stagiaires grèvistes de l’Histoire de France « pour cause d’inventaire » à l’adresse suivante : http://grevedesstagiaires.blog.ca/main/. Que fait la police ?
En général, le stage est l’apanage du jeune diplômé. Celui-ci plein d’illusions, ses diplômes en poche, croit que ses qualifications lui ouvrent les portes du monde du travail. Le naïf. Très vite, la société explique au jeune diplômé qu’il ne peut prétendre à un salaire étant donné qu’il n’a pas d’expérience et qu’il serait bien prétentieux de sa part de réclamer ne serait-ce qu’un peu d’argent de poche. En clair, la société est chargée de faire comprendre au jeune diplômé qu’il doit travailler pour rien puisqu’il ne vaut rien. Au début, ce dernier intègre bien l’information et le jeune diplômé commence à faire un stage, puis deux, puis trois, puis quatre. Le stagiaire collectionne vite les faux vrais emplois mais il est content car il remplit la case « expériences professionnelles » de son CV. Au début, le stagiaire est enthousiaste, il fait tout ce qu’on lui demande avec le sourire et souvent plus encore. Le stagiaire voit bien que les salariés de l’entreprise qui ont beaucoup d’ancienneté font de longues pauses déjeuner et travaillent souvent moins que lui. Le stagiaire croit que ses mérites seront reconnus. Au bout d’un moment, le stagiaire croit même qu’il peut intégrer l’entreprise. Le naïf. Parfois celle-ci lui a vaguement laissé entendre que s’il continue à rester tard le soir et à faire de gros efforts pendant encore quelques mois, il pourrait postuler à un emploi. Parfois, le stagiaire a même des responsabilités, c’est le « stagiaire-cadre » : il travaille au poste d’un cadre, est productif et efficace comme un cadre mais ne touche pas le salaire d’un cadre. Puis vient toujours un moment où le stagiaire oublie les règles de la société et où il dépasse la mesure : le stagiaire fait comprendre à l’entreprise qu’il aimerait rester plus longtemps et faire partie des employés. L’entreprise lui répond alors qu’elle n’est pas riche et qu’elle ne peut donc pas l’embaucher mais qu’elle est sincèrement désolée. Parfois, l’entreprise répond au stagiaire qui travaille depuis des mois chez elle et qui lui donne toute satisfaction, qu’il n’est pas assez parfait et donc qu’elle ne peut pas l’embaucher mais qu’elle veut bien le garder encore quelques temps.
Autrefois, le stagiaire était une charge pour l’entreprise : si celle-ci avait des vélléités de lui apprendre le métier, c’était au prix d’une perte de temps pour les employés, donc d’une baisse de la productivité. Un luxe que pouvaient se permettre certaines entreprises du temps des trente glorieuses. Le plus souvent l’entreprise se contentait de lui faire faire des photocopies ou du classement. Puis avec la crise est arrivé le « stagiaire en or » qui remplace gratuitement les employés en congés payés. Le succès de la formule fut immédiat. L’entreprise qui s’est entre-temps prise de passion pour les ressources humaines, a très vite compris qu’il fallait employer le « stagiaire en or » durant toute l’année et non plus seulement pendant les vacances d’été.
Aujourd’hui, les offres de stage ressemblent à des offres d’emploi, elles sont rédigées comme des offres d’emploi sauf que ce ne sont pas des offres d’emploi : l’employeur exige du stagiaire un minimum de références ou de diplômes, la maîtrise des logiciels usuels et de plusieurs langues étrangères. Une première expérience serait un plus... En outre, le « stagiaire en or » doit obligatoirement avoir une convention de stage signée par son école afin que l’entreprise soit couverte pour les accidents du travail, au cas où par exemple un stagiaire maladroit et hémophile se coupe avec une feuille de papier.
Fondamentalement, rien ne différencie le stagiaire de l’esclave si ce n’est que ce dernier ne reçoit pas de coups de fouet mais c’est parce que cela n’est pas utile, le stagiaire fait tellement d’efforts pour s’intégrer à l’entreprise et pour être compétent et productif, qu’il n’est pas nécessaire de le cravacher. Si le stagiaire n’est pas non plus la propriété de son maître l’entreprise, c’est parce qu’entretenir un stagiaire esclave n’est pas rentable : en effet, quel intérêt aurait une entreprise à lui payer des tickets restaurant et à lui rembourser son titre de transport ?
Il existe également le stage pour vieux jeunes diplômés, la formule s’appelle « l’essai ». La société explique à l’essayé que ses nombreuses années d’expérience dans son métier n’ont pas de valeur sur le marché du travail et qu’il doit encore faire ses preuves. La société explique à l’essayé qu’il est normal que l’entreprise remette en question ses compétences et qu’elle prend un gros risque en le prenant à l’essai. Au même titre qu’un automobiliste peut essayer une voiture et l’utiliser autant qu’il veut, l’entreprise essaye donc l’essayé autant que bon lui semble. Il ne faut donc pas confondre « l’essai » avec la « période d’essai » incluse dans tout contrat de travail, destinée à évaluer les qualités du recruté et qui varie de quelques jours à six mois : l’essai est à durée indéterminée et se prolonge jusqu’à temps que l’essayé demande à voir la couleur d’un contrat d’un travail et d’un chèque dûment rempli et signé. A ce moment précis, l’essayé est nettement moins intéressant pour l’entreprise qui n’a pas de temps à perdre à discuter avec un essayé qui commence à brandir le Code du travail.
Enfin vient le jour où le gouvernement dit « 500 000 offres d’emplois ne sont pas pourvues » ; les entreprises disent « Les chômeurs ne veulent pas travailler » ; les demandeurs d’emplois disent sans plaisanter : « Je veux être rémunéré pour mon travail » et l’entreprise leur rit au nez ; les stagiaires disent : « On ne veut plus prendre le travail des chômeurs ». En 2005, les stagiaires ont compris qu’ils ne sont en fait que des chômeurs qui ne touchent pas d’indemnités. Alléluia !
florence guernalec
Source :
Le site Grève des stagiaires