Crackers & Politique

 

par florence guernalec

La campagne du référendum
Des arguments au rabais
publiÉ le 16 mai 2005
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Elle charrie son lot de mensonges, de contrevérités et de démagogie dans les deux camps. Finalement, cette campagne ressemble à toutes les autres même si elle dépasse le traditionnel clivage droite-gauche. Il faut dire que le Traité constitutionnel est une auberge espagnole où chacun peut y trouver son bonheur et se bercer d’illusions ou lui trouver toutes les tares du monde.


Chez les partisans du oui

Il faut voter oui au Traité établissant une constitution pour l’Europe :

- Parce que
Pourquoi voter oui ? Parce que. Inutile de donner des arguments et de faire campagne pour convaincre les Français du bien-fondé du Traité constitutionnel. Voter oui est une telle évidence… Premier vrai faux argument avancé au début de l’année lorsque que le oui était à plus de 60% dans les sondages. A l’époque, le référendum ne devait être qu’une simple formalité. Les hommes politiques étaient persuadés que le peuple devenu europhile, allait approuver ce traité les yeux fermés. Ils n’avaient pas l’intention d’expliquer un texte fourre-tout dont ils ne semblent pas eux-mêmes comprendre les enjeux, qu’ils n’ont pas lu dans leur intégralité et qu’ils trouvent difficile. Ce qui ne les empêche pas d’avoir une opinion bien tranchée… parce que.

- Le poids de la France sera renforcé
« Si vous votez non, la France a 9% des droits de vote ; si vous votez oui, la France a 40% de droits de vote en plus : 13,2% », répètent Nicolas Sarkozy et les partisans du oui. En réalité, ce calcul est faux : le droit de vote de la France n’est pas égal au poids de sa population en Europe. En effet, la plupart des décisions seront prises à la majorité qualifiée qui se définit comme étant égale à 55% des Etats membres (la France disposant d’une voix sur vingt-cinq) et 65% de la population de l’UE. En réalité, la France sera mise en minorité à chaque fois qu’elle défendra son « modèle français » dont aucun Etat membre ne veut. Les Oui-Oui affirment également que la voix de la France sera mieux entendue dans le monde grâce au levier européen. Les hommes politiques font croire aux électeurs que l’Europe est au service de la France qui décide seule de la politique à conduire...

- Il n’y a pas de plan B
Ils le disent tous : Jacques Chirac, José Manuel Barroso, Gerhard Schröder, Pierre Moscovici, Michèle Alliot-Marie… et même le très vénérable Jacques Delors qui est revenu sur ses premières déclarations au Monde : « IL N’Y A PAS DE PLAN B ». Pourquoi alors organiser un référendum qui coûte 130 millions d’euros à la France si les électeurs n’ont pas le choix ? Une question de bon sens qui échappe à ces brillants esprits qui savent pertinemment qu’il existe des solutions en cas de victoire du non. Les Oui-Oui demandent à leurs adversaires : « Si le non l’emporte, avec qui allez-vous renégocier et sur quelle base ? Comment allez-vous concilier le non du PCF et celui du FN ? » La vérité, c’est qu’il suffirait de supprimer la partie III du Traité - excepté le titre VI concernant le fonctionnement de l’Union - pour mettre tout le monde d’accord en France et partout en Europe.

- Seuls, les extrêmistes votent non
« Ma pauvre dame, vous ne pouvez quand même pas voter comme Le Pen ! » disent les Oui-Oui d’un air navré. La machine à culpabiliser est en marche. Comme lors du référendum sur le Traité de Maastricht, les instituts de sondage dressent un portrait peu flatteur du partisan du non : niveau d’étude faible, mauvaise intégration dans la société… Ainsi, en 1992, la France comptait près de 49% d’extrêmistes et de cas sociaux… En 2005, rien n’a changé, on entend toujours dire : « les gens bien informés votent oui ». En effet, l’honnête homme se doit de voter comme les partis de gouvernement, ceux-là même qui ont signé en 2000, leTraité de Nice qu’ils rejettent maintenant. Ceux-là même qui nous gouvernent avec les très bons résultats économiques et sociaux que l’on connaît…

- Ce Traité n’est pas libéral mais social
Le PS et l’UMP glissent sur la partie III consacrée à la politique économique et au marché intérieur, et préfèrent s’attarder sur la Charte des droits fondamentaux. De l’avis de tous les Oui-Oui, il s’agit d’une « avancée sociale considérable ». En réalité, cette Charte reconnaît les mêmes libertés et droits dont bénéficient les Français depuis longtemps comme le droit de grève et la liberté d’expression. Les citoyens français n’y gagnent rien. Les partisans du oui assurent que ce Traité permettra de faire la politique économique et sociale que l’on veut, ils oublient juste de dire que le préambule de cette même Charte réaffirme que l’UE « assure la libre circulation des personnes, des services, des marchandises et des capitaux, ainsi que la liberté d’établissement ». Bref, tout ce que déteste la gauche qui demande sans cesse de nouveaux garde-fous, et une large partie de la droite.

 

Chez les partisans du non

Il faut voter non au Traité établissant une constitution pour l’Europe :

- Le texte est trop libéral
Ce serait l’Europe vouée au marché et aux patrons. Ce sont les mêmes qui pensent que Jean-Pierre Raffarin mène une politique ultralibérale ! Ce sont les mêmes qui sont choqués par le principe de la « concurrence libre et non faussée » inscrit dans le Traité. La règle du « que le meilleur gagne » leur paraît hautement suspecte. L’extrême gauche préfère les monopoles publics noyautés par la CGT ou le syndicat Sud, le mot « coopération » à celui de « concurrence ». Lénine bouge encore. L’extrême gauche agite le chiffon rouge des délocalisations et de la Directive Bolkenstein qui n’est pourtant pas dans le Traité et qui prévoit une libéralisation des services. Cette directive n’est en fait que la continuité de la libéralisation des échanges instituée dès 1957 !

- Le texte n’est pas assez social
Le PCF, LO, la LCR et leurs sympathisants prédisent avec ce Traité, un dumping social voulu par les grands patrons : une harmonisation par le bas qui aboutirait en France, à une baisse des salaires et à une augmentation de la durée du travail. Or il n’est pas question dans le Traité constitutionnel de toucher au droit du travail français ou de remettre en cause le Smic. Mais l’extrême gauche rêve d’un salaire minimum européen où l’ouvrier polonais coûterait aussi chez que l’ouvrier français. Elle oublie juste qu’aucun pays ne veut d’un modèle social à la française avec des salariés hyperprotégés mais victimes d’un chômage endémique. L’extrême gauche annonce également un démantèlement de la Sécurité sociale et notamment des retraites, c’est évidemment faux : « L’Union reconnaît et respecte le droit d’accès aux prestations de sécurité sociale et aux services sociaux assurant une protection dans des cas tels que la maternité, la maladie, les accidents du travail, la dépendance ou la vieillesse, ainsi qu’en cas de perte d’emploi, selon les règles établies par le droit de l’Union et les législations et les pratiques nationales. » (art. II-94)

- Le texte démantèle les services publics
L’extrême gauche mélange allègrement la santé, l’éducation, les retraites qui restent principalement de la compétence des Etats à des secteurs marchands comme le transport (Air France), les télécommunications (France Télécom) et l’énergie (EDF) qui sont déjà ouverts à la concurrence avant même la ratification du Traité. L’extrême gauche dit défendre les « travailleurs », mais elle ne veut pas reconnaître que l’introduction de la concurrence a fait baisser les prix de ces services, et améliore de fait le pouvoir d’achat des consommateurs. Le phénomène des compagnies aériennes ou des agences de voyage « low cost », est l’équivalent des enseignes discount pour l’alimentation. L’extrême gauche ne manifeste pas devant les Lidl et autres ED, on ne voit pas pourquoi elle s’opposerait à l’existence d’Easyjet concurrente d’Air France ou celle de Free, concurrente de France Télécom.

- Le texte est un recul des droits et des libertés
A cours d’arguments,les partisans du non détournent le sens de certains articles. Ainsi, ils annoncent une remise en cause des droits des femmes : selon eux, le droit à l’avortement est menacé par la Charte des droits fondamentaux dans la phrase, « toute personne a droit à la vie ». Or le fœtus n’est pas juridiquement considéré comme une personne… Ils annoncent une remise en cause de la laïcité simplement parce que cette même Charte proclame « la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. » Or, il n’y a rien de nouveau par rapport à la loi de 1905 que ceux-ci défendent ardemment en France. La laïcité n’est pas synonyme d’absence de religion…

- Le texte est une porte ouverte à l’entrée de la Turquie
Pour Philippe de Villiers comme pour le FN, voter oui au Traité constitutionnel, ce serait laisser entrer la Turquie dans l’UE. Or le texte soumis à référendum n’a rien à voir avec cette question qui divise les Français. Certes, le processus d’adhésion est engagé et l’UE verse même des fonds à la Turquie pour lui permettre de remplir les critères nécessaires à son entrée dans l’Union. Certes, les racines chrétiennes de l’Europe ne figurent pas dans le texte et cela permet de coup d’intégrer des pays non chrétiens. Cependant, le Traité constitutionnel rend plus difficile l’adhésion à l’UE du fait notamment des droits et des libertés qui y sont inscrits et auxquels la Turquie devra normalement se conformer.

Il serait un peu facile et rapide de renvoyer dos à dos, partisans du oui et partisans du non mais il faut bien reconnaître qu’entre les « arguments » des Oui-Oui et ceux des NOOOOOOOOON, il y a match nul. Le plus grave, c’est que les responsables politiques - on devrait dire les « irresponsables politiques » - prennent les Français pour des cons. Ils ne voient même pas que les électeurs ne les croient plus et préfèrent se faire une opinion par eux-mêmes, d’où le succès en librairie du texte du Traité et des ouvrages pédagogiques sur la Constitution. Combien d’électeurs sont réellement dupes de leurs minables « arguments » de campagne ? Beaucoup moins qu’ils ne le pensent. C’est fini le temps où les militants allaient dans les usines pour dire aux ouvriers comment ils devaient voter. C’est fini te temps où les sympathisants d’un parti suivaient la consigne de vote du chef.

Comment se fait-il que les partisans du oui qui ont l’avantage de défendre l’approfondissement de la construction européenne, ne trouvent pas les mots justes pour convaincre et que leurs discours emphatiques sonnent aussi creux que ceux de leurs adversaires ? Sans doute parce qu’ils ne croient pas eux-mêmes à leur argumentaire. Leur euro-enthousiasme est feint, dans la coulisse, c’est l’inquiétude et le pessimisme qui dominent. La lune de miel avec l’Europe s’est définitivement terminée avec l’élargissement à 25. Tout le monde s’aperçoit sans le dire franchement que cette grande UE est ingérable même avec les aménagements institutionnels apportés par le Traité. D’ailleurs, les « grands pays » et en particulier la France, prônent une coopération renforcée entre plusieurs Etats afin d’avancer et de ne pas avoir à attendre que les pays les moins développés rejoignent les plus riches. Or ces coopérations renforcées (articles III-416 à III-423) sont en pratique limitées dans le Traité car sont exclus les domaines de compétence exclusive de l’Union ainsi que la politique de défense et de sécurité commune. De plus, elles doivent obtenir l’accord du Conseil européen et du Parlement.

Là où le langage officiel se réjouit de la coopération entre les pays, de la « réunification » de l’Europe et célèbre nos « partenaires européens », la réalité est tout autre. L’article de Jean Quatremer paru dans l’Expansion (mai 2005) révèle ainsi les coulisses des négociations autour de la Constitution : la construction européenne apparaît sous son vrai visage c’est à dire comme une suite de marchandages et d’alliances de circonstances entre boutiquiers concurrents qui défendent leurs intérêts nationaux, non l’intérêt général européen. Le courage politique consisterait à reconnaître les difficultés au lieu de les dissimuler, et de cesser de faire croire que l’on peut harmoniser des politiques quand l’UE rassemble un groupe de pays aussi disparates économiquement et socialement, et toujours plus disparates au fur et à mesure des élargissements.

L’enjeu de ce référendum dépasse de loin l’amélioration du fonctionnement des institutions puisqu’il reprend peu ou prou tous les traités antérieurs. Se prononcer le 29 mai sur le référendum, c’est ce prononcer en réalité sur près de cinquante ans de construction européenne. Pour répondre à la question posée, il faut donc faire le bilan des politiques menées, juger sur pièces et non s’en tenir aux promesses de ceux qui nous certifient depuis des années que demain sera mieux qu’hier ! (lire notre article). Et si le vrai courage était de descendre du train en marche ; la faiblesse, de continuer sur un chemin pavé de bonnes intentions mais semé d’insurmontables obstacles.

florence guernalec

 

 

 

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