Hervé Gaymard, l’éphémère ministre de l’Economie et des Finances, n’a pas démissionné comme il tente de nous le faire croire. Il a été contraint à la démission. Une différence anodine à première vue. Pourtant elle est de taille. En effet, elle éclaire sur les raisons de cette sortie en douceur par la petite porte. Et prouve combien nos hommes politiques n’ont toujours pas pris conscience de la gravité de la situation politique en France et dont le fait le plus révélateur à ce jour est la présence au second tour d’une élection présidentielle de leader du Front National, le parti de l’extrême droite.
En effet, si Hervé Gaymard a dû faire ses valises de Bercy, ce n’est pas pour la faute impardonnable qu’il a commise mais parce que son affaire commençait à prendre des proportions inquiétantes et donc à entacher l’image du gouvernement. Or, dans un contexte de tensions sociales, de grèves à répétition, de reprise du chômage, d’augmentation des impôts locaux (lire notre article), cette affaire, disons même ce scandale avec cette résonance médiatique croissante, venait au plus mauvais moment pour le gouvernement. Voilà probablement la raison de son lâchage à la fois par le Président de la République et le Premier ministre. Dans le microcosme politico-parisien, aucun n’avait pris la mesure de la tragique erreur du ministre de l’Economie et des Finances. Qu’il occupe un appartement de 600 m2 près des Champs-Élysées pour un loyer mensuel de 14 400 euros n’avait absolument pas frappé les consciences de nos hommes politiques. Cela « allait de soi » semble-t-il ! Sinon, Hervé Gaymard aurait rendu sa démission dès l’éclatement de l’affaire. Et des voix se seraient élevées plus rapidement. Mais, au contraire, Hervé Gaymard a tenu dix jours, avec une ligne de défense indéfendable. En reconnaissant immédiatement son erreur, il aurait probablement sauvé son poste. Et par la-même sa dignité. Car comme on dit « faute avouée est à demi-pardonnée », Mais, il a fallu que le Canard Enchaîné dévoile le pot aux roses puis que Le Parisien et Libération « grattent » et fassent de nouvelles révélations pour que nos responsables politiques se rendent enfin compte de l’énormité de la situation. De la « bavure » même de leur collègue.
Il est évident, et c’est le constat le plus dramatique que l’on peut faire, que nos responsables politiques n’ont toujours rien compris à la portée de ce second tour des présidentielles de 2002. On pensait, naïfs que nous sommes, qu’ils avaient réellement « saisi » le message sorti des urnes. Mais rien ! On pensait à tort, après ce terrible avertissement du 5 mai 2002, que de tels comportements ne se reverraient plus. Et bien non ! Ces mœurs d’un autre âge continuent. Fidèles à eux-mêmes, le décalage persiste entre leurs discours et leurs actes. Or, ils devraient, et plus que jamais, adopter un comportement exemplaire. Mais c’est l’inverse. Un comportement, d’ailleurs, limite sado-masochiste. En effet, ils donnent le bâton pour se faire battre : ils se plaignent de leur manque de crédibilité mais dans le même temps, ils font tout pour la perdre. En tout cas, le peu qui leur reste. Eux qui dénoncent aussi la perte des valeurs dans notre société attribuant cette dérive aux jeunes générations.
Mais comment peut-il en aller autrement quand ceux qui sont censés servir de modèle, foulent aux pieds ces mêmes valeurs dont ils déplorent la perte dans la société ? Ah que l’éthique de conviction et de responsabilités, si chère à Max Weber, est loin de la politique française. Et surtout, de nos élus. Certes, il ne faut pas faire du « cas Gaymard » un cas général. Car nombre d’élus exercent au quotidien, scrupuleusement et avec dévouement, leur mandat dans des conditions souvent difficiles. Une raison de plus qui rend le comportement d’Hervé Gaymard inadmissible car il porte préjudice à toute une « profession ».
Le plus tragi-comique, car il arrive un moment où il vaut mieux en rire, c’est que le ministre de l’Economie et des Finances a affirmé ignorer le prix d’un appartement de 600 m2 proche des Champs-Elysées. Inquiétant pour celui qui a en charge la gestion des finances publiques. Pas étonnant, dans ce cas, qu’elles soient dans cet état calamiteux. Et il est encore plus choquant d’entendre Hervé Gaymard déclarer « avoir toujours la passion de la France ». Où est le respect du citoyen ? Une passion au service de ses intérêts ? Un tel comportement est indigne par son caractère insultant à l’encontre de ses millions de concitoyens qui paient cher les dérapages financiers de la sphère publique. 14 400 euros de loyer ! Sans compter les 150 000 euros de travaux. Un comportement assimilable, toute proportion gardée, à certains dirigeants d’Afrique noire qui n’hésitent pas à gaspiller l’argent public alors que l’Etat est « endetté jusqu’au cou ».
Si Hervé Gaymard prenait la mesure de son geste et en comprenait toute sa portée, il devrait avoir honte. Mais est-ce le cas ? On reste dubitatif. Une pareille erreur dans d’autres pays lui coûterait très certainement sa carrière politique. Mais « avec le temps, va, tout s’en va », particulièrement en France. Grâce à l’indulgence, parfois incompréhensible, et la propension à l’oubli des Français, il pourra d’ici quelque temps reprendre du service et à nouveau se fixer des objectifs ambitieux en politique. Le seul souhait est qu’il ait compris la leçon. Mais on peut en douter. Car s’il n’a tiré aucun enseignement du 5 mai 2002, comment pourrait-il le faire aujourd’hui ? Sinon quand l’extrême droite sera parvenue au pouvoir. Mais là, lui et toute la classe politique « n’auront plus que leurs yeux pour pleurer ».
Quant à la gauche, elle ferait bien de ne pas trop « klaxonner ». Car en la matière, son CV est tout aussi peu glorieux. Entre la gauche et la droite, c’est « blanc bonnet et bonnet blanc ». Triste à dire mais la réalité est là. Sévère. Dans cette affaire, la victime est avant tout la politique. Par là même la démocratie. Et donc la France. Car, nous voilà à sept ministres de l’Economie et des Finances en six ans ! Quelle image renvoyons-nous ! Une instabilité qui rappelle la IVe République. Et dire qu’un temps, on s’amusait avec une certaine ironie des incessantes valses ministérielles des Italiens ! Une instabilité qui va à l’encontre des intérêts même de la France. Alors qu’en matière d’économie, notre pays a besoin d’un plan de route et d’un cap à maintenir, comment y parvenir quand le capitaine change régulièrement ? Au final, le bateau louvoie, ivre d’incertitudes.
Que nos responsables politiques dépassent le « cas Gaymard » pour procéder à une analyse collective de leurs mœurs. Et en tirer les enseignements qui s’imposent. Nos hommes politiques n’avaient vraiment pas besoin d’une telle affaire, eux qui souffrent déjà d’un déficit de crédibilité. Alors quand on entend certains dire « avoir la passion de la France », il y a des moments où on préfererait « être sourd ». Car de tels propos ne peuvent que révolter ceux qui ont véritablement la « passion de la France ». Plus jamais ça ? On aimerait en être convaincu. Mais ce serait croire aux miracles ou, plus exactement, aux promesses de ceux qui nous dirigent ou qui aspirent au pouvoir. Et qui sont prêts à tout. A nous de faire montre de plus de discernement. Et, aussi, de plus de sévérité.